L’effacement du père, en cours dans nos sociétés, a quelles répercussions ?
Jean-Pierre Winter. Lorsque la fonction paternelle s’efface, la différence et l’altérité sont menacées au profit du conformisme et d’une idéologie égalitaire (tous pareils = retour à la confusion). Les institutions sont visées car elles occupent la même place, dans l’organisation sociale, que le père symbolique dans le psychisme : des passeurs entre le passé, le présent et l’avenir, pourvoyeurs d’identifications structurantes, donc d’avenir. A la place, l’ultralibéralisme prospère et se comporte comme le père primitif d’avant la loi, jouisseur et arbitraire. L’individu moderne y développe l’illusion qu’il se fait tout seul, sans héritage, et ne doit rien à personne. C’est le retour au fantasme de toute-puissance, donc à la tyrannie de l’angoisse. En évacuant la voix du désir, dont « le nom du père » est le vecteur, cet individu moderne se sent délié et perdu.
“Lorsqu’il n’ a plus de père, l’individu développe un surmoi plus cruel et tyrannique que n’importe quel père Fouettard”
A quoi risque-t-il alors de se raccrocher ?
Jean-Pierre Winter. Pour soulager cette angoisse invivable – il n’y a plus de père -, il va développer un surmoi (gendarme intérieur qui nous rappelle la loi) plus cruel et tyrannique que n’importe quel père Fouettard. Et chercher à l’incarner dans des incarnations paternelles féroces – les partis extrémistes, en sont l’exemple parfait -, pour s’en délester. Ou, comme les djihadistes, dont la plupart ont manqué d’un père qui soit un repère, en se soumettant à un leader autoritaire, qui s’arroge tous les modes de jouissance, dont le droit de vie ou de mort.
Dans votre expérience de psychanalyste, vous entendez les souffrances dues au manque d’un “minimum de père”. Face aux nouvelles formes de parenté actuelles, que suggérez-vous ?
Jean-Pierre Winter. Que sur l’état civil des enfants nés de dons de gamètes soit inscrit qu’il est né d’un homme et du femme, même si ces derniers ne sont pas ses parents qui l’aiment et l’élèvent. Le fait de cette inscription, “issu d’un don”, peut donner suffisamment de matière psychique à l’enfant pour se créer, un jour, un père symbolique.
Jean Pierre Winter est, entre autres, l’auteur de “L’avenir du père. Réinventer sa place ?” aux éditions Albin Michel.
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