En finir avec la société patriarcale et ses abus, il était temps. Mais attention à ne pas jeter le père avec l’eau du bain ! nous dit le psychanalyste Jean-Pierre Winter, qui nous rappelle en quoi consiste la fonction paternelle et les conséquences de son éclipse dans la vie psychique de l’enfant.
“Pour se structurer, l’enfant à aussi besoin d’un « au-delà » de la maternité.”
Au mot père lui-même on préfère désormais celui de papa. Pourquoi ?
Jean-Pierre Winter. Ce mot, régressif dans la bouche d’un adulte, est un effet du discours actuel sur la parenté : une croyance excessive dans le fait que l’humain se construit essentiellement sur des bases éducatives et affectives. Or, dans la vie psychique de l’enfant, c’est insuffisant. Pour se structurer, l’enfant à aussi besoin d’un “au-delà” de la maternité. A savoir, que son père ait une place dans la parole de sa mère, qu’elle lui désigne qui est son père c’est-à-dire celui avec qui elle a eu, à un moment donné, le désir d’avoir un enfant. Cette parole, ce “nom du père”, va permettre à l’enfant de s’inscrire dans sa chaîne généalogique et de pouvoir s’identifier.
En quoi consiste la fonction paternelle, dont vous dites qu’elle est un lien, plus qu’une personne ?
Jean-Pierre Winter. L’enfant étant le produit du corps de sa mère, il la reconnaît par les sens sans avoir besoin de recourir à des constructions psychiques. Il se confond avec elle. Le père, lui, existe par sa voix, ce qui, dans l’inconscient, représente l’extérieur. En séparant l’enfant de l’emprise fusionnelle – réelle ou fantasmée – de la mère, il permet de sortir de la confusion et de l’indifférencié, en nommant les choses et les places. Il introduit de l’inconnu et de la curiosité pour le déchiffrer. Limitant ainsi la toute-puissance de l’enfant, il canalise son angoisse et lui autorise le désir : d’aimer ailleurs, de s’aventurer, d’explorer, d’inventer.
“Dans le conflit qui l’oppose à son père, l’enfant développe des ressources pour affronter les difficultés de l’existence”
Cela ne se fait pas forcément de façon autoritaire, à la manière du pater familias écrasant, donc ?
Jean-Pierre Winter. Le père se fait passeur de la loi (qui est fondamentalement l’interdit de l’inceste). Elle est frustrante, car elle limite la toute-puissance. Mais elle ouvre à l’altérité – l’autre que soi-même – et à la liberté de mener sa propre existence, contrairement à l’écrasement autoritaire. Reste que cette frustration engendrée par la loi, donc la fonction paternelle, suscite des sentiments ambivalents : on hait ce gêneur tout en recherchant sa protection. Cette ambivalence va créer, chez l’enfant, du conflit et de la culpabilité, et en même temps, des ressources psychiques pour la rendre vivable, voire créative. Et lui ainsi permettre d’affronter les difficultés de l’existence.
